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‘’Le dernier Jour d’un condamné’’, un roman dépareillé 

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Tayeb Zaid

Comme il a été dit par la critique et quelque part dans l’un de mes écrits, ‘’Le Dernier jour d’un condamné’’ se situe entre le littéraire et le juridique, le narratif et l’argumentatif, l’autobiographie et le plaidoyer ou le réquisitoire. Cette double situation en a fait un roman particulier dans la mesure où il raconte à la fois les derniers jours d’un condamné à mort, plaide pour l’abolition de la peine de mort et condamne la société et ses lois injustes, le système juridique et carcéral et leur barbarie. Victor Hugo est donc à mi-chemin entre le romancier qu’il est et le juriste que cette dichotomie en a fait. Cependant, c’est le juridique qui prime sur le littéraire et le jargon de la justice et de la prison sur celui du roman.

En octroyant au condamné à mort le droit de s’exprimer devant les lecteurs, il accorde par la même occasion aux lecteurs celui de l’écouter faire, à la manière d’un conteur racontant aux auditeurs sur une place publique des faits et gestes d’un héros de légende oublié ou banni. Ainsi donc, la parole se fait écriture au fur et à mesure de son accomplissement. Le ‘’je’’ narrateur, se fait ‘’je’’ scripteur et le monologue intérieur, opération interne de l’esprit profondément ancré dans les replis de la conscience, se transforme en un acte de sa réalisation graphique sur des feuillets que l’administration de la prison lui offre, à sa demande, à Bicêtre, à l’hôtel de ville et à la mairie. Victor Hugo a réussi à mettre en contact direct le narrateur avec les lecteurs. Ce n’est donc plus Hugo qu’ils lisent, mais le condamné qu’ils écoutent de vive voix, de bouche à oreille, de lui à eux, de sa conscience dans la leur. La chose est brute et brutale. Elle est toute chaude. Forgée à l’instant et transmise sans les artifices adoucissants de l’euphémisme.

Malgré tout ce qui a été dit de bon et de beau sur Le Dernier jour d’un condamné et sur son auteur, il reste à dire qu’il demeure un roman dépareillé. En effet, Hugo a réussi à focaliser le regard des lecteurs sur le condamné à mort, sur sa famille et en particulier sur sa fille Marie. ‘’Ainsi, après ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans père, trois orphelines…, trois veuves…’’* Ce sont là les membres de sa petite famille à qui il accorde le titre de victimes innocentes d’une victime de la loi. A aucun moment Hugo n’avait parlé de la vraie victime, celle qui a été tuée par le narrateur condamné que les lecteurs entendent gémir, geindre et se lamenter tout en accusant la société d’avoir élaboré des lois injustes et inhumaines. A aucun moment Hugo n’avait parlé de la famille du mort et de son deuil et qui doit sûrement réclamer que justice soit rendue à son fils, à son père, à son mari tué par un assassin. On peut donc dire que Hugo a manipulé ses lecteurs en orientant leur pensée sur les souffrances morales du tueur et de sa famille non sur celles de la famille de la victime qui, elle aussi doit avoir laissé une mère, une épouse, une fille, trois veuves, trois orphelines à cause d’un criminel.

Les lecteurs, pris par le pouvoir des mots de Hugo, adoptent de manière inconsciente ou peu réfléchie le parti-pris de l’auteur contre la peine de mort et pour son abolition au détriment de la victime, de ses proches et de sa famille. S’il n’y avait pas eu çà et là quelques rares aveux, à peine perceptibles, concernant le meurtre, de la part du meurtrier lui-même, le lecteur peu averti aurait pris l’assassin pour un innocent. En effet, seuls quelques indices, éparpillés sur les 49 chapitres, montrent que le condamné à mort a commis un crime de sang :’’Moi, misérable qui ai commis un véritable crime, qui ai versé du sang !’’** ; ‘’Ma belle enfance ! Ma belle jeunesse !Etoffe dorée dont l’extrémité est sanglante !Entre alors et à présent, il y a une rivière de sang, le sang de l’autre et le mien.’’***

Victor Hugo, en donnant la parole au meurtrier, a mis en rapport direct ce dernier avec les lecteurs. Tout au long du roman, ils l’ont écouté plaider sa cause, se défendre, montrer les torts de la loi et des hommes de loi, ceux de la société et des hommes qui ‘’exécutent en cérémonie’’ un homme. Il a réussi ou presque à joindre à sa cause les lecteurs pour qui il est injustement condamné à mort. Il leur a fait oublier le crime qu’il a commis contre un autre homme qui, lui aussi doit avoir une mère, une femme, une fille, une famille sans soutien et sans ressources. Ce condamné à mort a fait la ruine d’une autre famille dont le roman ne parle pas.

C’est pourquoi il convient de dire que ‘’le Dernier jour d’un condamné’’ est un roman dépareillé et que Victor Hugo a traité le problème de manière partiale en focalisant le regard des lecteurs sur le meurtrier qui en ont fait une victime à défendre non un assassin à faire juger.

*Chapitre IX

** Chapitre XI

*** Chapitre XXIV.

 

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