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Extrait 2 de mon second roman ‘’El Gasir de la honte’’ pages 45-46-47

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tayeb zaid

Extrait 2 de mon second roman ‘’El Gasir de la honte’’ pages 45-46-47
Ba Hoummad sourit. Son visage s’adoucit. Ses traits se détendirent. Il n’était plus l’homme de la veille. Il regarda un à un ses auditeurs comme pour leur signifier qu’il allait prendre la parole.
— « La guerre a également ses moments de repos, de détente et de plaisir, son côté humain, romantique, si vous voulez. Quand les canons se taisent, les soldats quittent les tranchées pour aller dans les villages les plus proches rechercher un peu de tendresse et de chaleur humaine dont ils s’étaient dépourvus pour tuer sans remords. La guerre c’est ça, tuer tout en mangeant son casse-croûte ou en mâchant un je ne sais quoi, pour rester en contact avec la vie. Le doigt sur la gâchette attendait avec impatience et anxiété le moment d’appuyer, de retrouver sa liberté de mouvement. Il était engourdi aux articulations. Quel soulagement quand la rafale partait ! Le ciel était zébré d’éclairs, de jets de lumière et de fracas d’ogives. Ça partait dans le noir de la nuit comme les grains d’un chapelet en feu. Ça pétait de tous les côtés pendant plusieurs jours et plusieurs nuits ! Et puis, comme par enchantement, plus rien ! Pas une seule détonation des deux côtés, le calme absolu sur le front, de part et d’autre de la ligne de feu qui n’existe qu’entre deux armées. Elle n’est jamais stable. Elle avance et recule comme la marée. Elle se déplace. Elle est vivante, quoi ! C’est ça une ligne de feu. On entendait l’ennemi chuchoter, armer son fusil, monter la baïonnette pour un éventuel corps à corps. On avait le souffle coupé. Le sang se glaçait dans nos veines. Une angoisse terrifiante s’empara de chacun de nous. Nos cœurs battaient à se faire entendre. Le corps à corps ! Mon Dieu ! Vous ne savez pas ce que c’est ! C’est le coup de baïonnette dans le ventre que les soldats craignent le plus ! Aucun soldat des deux côtés ne souhaitait qu’on en vienne aux baïonnettes. Se faire tuer de près était la plus atroce des morts. Le soldat le plus courageux est un poltron face à une baïonnette. Un soldat, ça meurt de loin, d’une balle, d’une grenade, d’un éclat d’obus de canon, d’une mine, mais pas d’un coup de baïonnette dans le ventre comme après une bagarre de rue avec un voyou !
Puis le calme enveloppa le lieu. Les deux armées se retiraient sans en donner l’impression. On était trop près et très épuisés. Changement de position et de tactique, réception des consignes, des armes et des munitions aussi. C’était un moment de repos et de répit. On pouvait alors respirer des deux côtés de la ligne de feu. La relève ! Oui ! On sortait des tranchées pour laisser nos postes à nos compagnons d’armes. On rentrait au campement. On se lavait et on se rasait comme on pouvait ! Je me regardais dans la glace ! Je n’étais plus celui qui était dans la tranchée ! On mangeait debout un petit rien et puis on allait par groupes au village le plus proche trouver des filles qui nous réchaufferaient et attendriraient nos cœurs endurcis par les combats. On en profitait pour oublier les horreurs de la guerre et de la mort. Mais comment convaincre une fille de vous accompagner alors que vos canons ont rasé son village, tué ses proches, ruiné sa famille ? On finissait presque toujours par tomber sur une fille qui acceptait de nous suivre. C’était au plus fort de faire sa loi, au plus faible de s’y soumettre. On avait quartier libre sur ce chapitre là. C’était une pratique en usage dans toutes les guerres. Un soldat, c’est aussi un homme qui a un cœur, des sentiments et des plaisirs à satisfaire. Les soldats sortaient par groupes vagabonder dans les villages les plus proches. Ils faisaient connaissance avec des filles qu’ils invitaient à les accompagner. Après l’averse, l’accalmie. Il n’y avait pas mieux qu’une fille pour vous faire oublier les coups de canon et les combats acharnés de la veille et votre famille que vous avez laissée au pays.
Un soldat venu d’un pays lointain faire la guerre et qui se baladait avec une fille du pays est tout ce qu’il y a de plus contraire à ce qui est communément admis. Deux êtres, le conquérant et la conquise, l’agresseur et l’agressée, l’étranger et l’autochtone qui ne se sont jamais vus, qui parlent avec les gestes pour se faire comprendre, qui se regardent dans les yeux pour communiquer leurs impressions, faire connaître leurs sentiments, qui marchent sous la pâle clarté de la lune, sous les coups lointains des canons, a quelque chose de peu commun et de pas humain. Chacun avait dans la tête une foule de pensées confuses qu’il était impuissant à formuler avec les mots de la langue qui ne servent à rien dans des situations comme celles-là. Je sentais ses mains trembler dans les miennes. Elles étaient froides et moites. Elle-même était froide et livide. Elle marchait à mes côtés d’un pas mécanique. A chacun de mes pas, elle en faisait deux. Je lui arrangeais les cheveux qui lui tombaient sur le front et les yeux. Ils étaient humides. Elle se laissa faire sans rien dire. Elle était à moi ! Je n’étais pas à elle ! Elle était avec moi ! Je n’étais pas avec elle ! Elle était de l’autre côté de la ligne de feu ! Et comment pouvait-il être autrement ? »

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