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Second extrait de mon premier livre ‘’la Gueule de l’hiver’’ : Hadda l’homme

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Zaid Tayeb
Second hommage à Khalti Zineb de M. Chahlal Mohammed

Néanmoins, il serait injuste et dépareillé de parler de Takfa La Louchonne sans parler de Hadda l’Homme. Intérieurement, Hadda était une femme, mais rien ne pouvait formellement l’assurer : sa gorge était plate et vide et ses hanches aussi droites et raides que celles d’un ouvrier usé par le travail et le jeûne. Extérieurement, elle était un homme ou, du moins, elle en avait l’air. A la bien considérer, elle était plus masculine que féminine. On la voyait souvent avec les hommes dans les cafés à traiter des affaires, un verre de thé à la main, dans les champs à labourer la terre ou à moissonner le blé, à la source d’Ilma à s’approvisionner en eau potable, dans les prés à garder les moutons, une longue perche à la main. Comme les hommes, elle portait une djellaba de laine grise, rugueuse et rapiécée à maints endroits, un turban mal enroulé qui lui couvrait la tête, le cou et une bonne partie de la poitrine. En été, elle portait aux pieds des sandales à grosses sangles en cuir jaune, en hiver, des pantoufles en peau de vache bien lacées au moyen de cordelettes de chanvre finement tressées. Comme le cuir était encore à l’état brut, il avait l’inconvénient de sécher, de durcir et de s’écorner. Aussi devait-elle les mettre à tremper dans l’eau pour qu’il s’assouplisse. Avant de partir pour le travail matinal des champs, Hadda sortit ses pantoufles de leur bain d’eau, les laissa égoutter un bon moment, les chauffa sur les braises du brasero, s’emmitoufla les pieds de vieux chiffons qui faisaient office de chaussettes, se chaussa, noua les lacets de chanvre. Ça lui faisait comme des gants de boxe aux pieds ! Ainsi emmaillotés, ils étaient à l’abri du givre et de la rosée matinale. Mais le givre et la rosée finissaient toujours par s’insinuer par les trous des lacets ou à travers les craquelures du cuir pour lui geler les pieds et lacérer les orteils. Le soir, quand elle rentrait chez elle, les pantoufles lui serraient les pieds à les scier. Ils étaient tuméfiés et d’un bleu noirâtre. Chaque soir, avant de se mettre au lit, elle les massait à l’eau tiède salée et à l’huile d’olive. En présence des hommes, Hadda demeurait muette. Elle resterait toute la matinée assise avec eux à la même table, elle ne dirait pas un seul mot. Les paysans se souvinrent de cette petite femme qui avait tout d’un jeune garçon mal nourri venue leur offrir ses mains. La tête baissée, les yeux en larmes, mal chaussée, mal vêtue, sale et maigrichonne, elle leur demanda s’ils avaient besoin d’une petite bergère pour garder leurs moutons. Les paysans se regardèrent d’un air étonné. Comment une loque pareille pouvait-elle garder leurs moutons ? Ils la prirent en pitié et lui confièrent d’abord leurs moutons. C’était la seule fois où ils l’avaient entendue parler.
Pendant les fêtes religieuses, Hadda portait une djelleba de cotonnade d’une blancheur de lait, un foulard qu’elle noua en papillon sur le front, des babouches tannées à l’écorce de grenades. Elle était sublime. Elle avait l’air d’une sainte. Cependant, elle se gardait de se montrer en public. Elle se faisait discrète, effacée. Elle restait enfermée chez elle à s’occuper de son deuxième sexe dans la pénombre du jour naissant. Elle le redécouvrit et elle mettait beaucoup d’attention à s’en occuper. Elle redevint femme. Elle prit enfin soin de sa féminité, dans l’intimité la plus absolue, loin des regards soupçonneux et voyeurs. Tôt le matin, elle se défit de son turban et de sa djellaba d’homme, découvrit à l’air sa chevelure crépue et courte, la couvrit généreusement de pâte de henné qu’elle laissa sécher quelque temps. En attendant, elle remplit d’eau un vieux chaudron qu’elle mit à chauffer sur l’âtre. La toilette finie, elle se peigna les cheveux après les avoir enduits d’huile d’olive, sortit d’un vieux coffre une djellaba blanche, des babouches jaunes et un foulard. Elle se noircit soigneusement les yeux à l’antimoine, se frotta les gencives à l’écorce de noyer, se parfuma à l’eau de rose, se passa au doigt une bague et au poignet un bracelet avec des motifs en forme de pyramides. Elle resta longtemps à se regarder dans une petite glace ronde qu’elle tenait dans le creux de la main gauche. De temps en temps, de l’autre main restée libre, elle tâta ses mamelles vides, informes, crevées, pendantes. Elle les releva avec des gestes délicats pour leur donner plus de rondeur et de fermeté. Elle déposa la petite glace contre une carafe en argile décorée au goudron, s’en éloigna légèrement, se serra la taille avec ses deux mains, se regarda par devant puis par derrière en exécutant des demi tours, tantôt à gauche, tantôt à droite. Elle était une autre. Elle était ce qu’elle devait être. Elle était satisfaite de l’être. Un sourire éclaira son visage redevenu féminin, sensuel, gracieux. Certains malins qui faisaient semblant de passer par hasard non loin de chez elle, essayaient vainement de déceler quelques traits de féminité à travers ce nouvel accoutrement qui lui seyait si bien. Ils furent bien vite déçus. Hadda avait des épaules aux chevilles une silhouette d’homme. Aucune rondeur aux hanches, ni à la poitrine, ne relevait sa djellaba fine et flottante. Elle était droite, raide, sans contours.
Pendant les fêtes de famille, on ne voyait Hadda ni avec les hommes, ni avec les femmes. Qui oserait inviter un être sans sexe? Pour les hommes, Hadda était une femme, pour les femmes, elle était un homme. Elle n’avait donc sa place ni parmi les uns, ni parmi les autres. Aussi restait-elle chez elle, bien à l’abri des regards curieux et indiscrets aussi bien féminins que masculins. Elle ne se mêlait ni aux hommes, ni aux femmes. Elle s’enfermait chez elle, dans sa petite chambre qui lui servait également de cuisine. Elle avait pris l’habitude de ces choses-là. Elle ne s’en offusquait nullement. Hadda s’était depuis longtemps résignée à sa condition de créature asexuée. Elle ne se souciait guère de ce qui pourrait se dire d’elle dans les réunions de femmes d’où elle était exclue. Quant aux hommes, ils ne parlaient jamais de Hadda devant leurs épouses. Une certaine gêne les en empêchait. D’ailleurs que pouvaient-ils en dire ? De la même manière, aucune femme n’osa se risquer à parler de cette créature à son mari. C’était une chose qui ne pouvait pas se dire. Un interdit. Cependant, Hadda aurait bien aimé être avec les femmes, à discuter avec elles des sujets féminins comme quand elle était avec les hommes à parler des récoltes, du bétail, de la sécheresse, du manque d’eau dans la source d’Ilma. D’ailleurs, les femmes savaient à coup sûr que leurs maris n’accepteraient jamais la présence de Hadda l’Homme dans leurs réunions. Qui sait ? Il se pourrait qu’en présence des femmes, son deuxième sexe puisse se réveiller de son sommeil latent ! Et il n’était nullement besoin que les hommes disent à leurs femmes de se garder de s’en approcher. Cela allait de soi. Pourtant, elles étaient curieuses de savoir si Hadda l’Homme était une femme comme elles ou un homme comme leurs époux avec ce que ceux-ci et celles-là avaient de plus ou de moins.
Après ces fêtes, quand Hadda l’Homme se trouvait au souk, comme à l’accoutumée, assise à la même table que les paysans, elle essaya d’être plus discrète pour camoufler les artifices féminins de la veille. Elle baissait la tête, gardait ses mains dans les manches de sa djellaba pour dissimuler ses ongles encore marqués au henné et ses yeux à l’antimoine. Les paysans sentaient qu’elle en avait honte. Ils étaient eux-mêmes gênés d’être assis avec une femme, alors que le souk était un lieu masculin par excellence. Ils avaient beaucoup de respect et de commisération pour cette créature mi-homme, mi-femme, que le destin leur avait envoyée pour mettre à l’épreuve l’instinct mâle de l’homme qu’ils couvaient en eux et qui ne se manifestaient que pour commettre des folies. Cependant, malgré leur caractère rude et brutal, ils nourrissaient de nobles sentiments à l’égard de Hadda l’Homme. Quand ils étaient entre eux, ils riaient de leurs grosses voix à faire trembler les montagnes, se racontaient des histoires d’hommes cocus, de femmes infidèles, de filles coquettes et espiègles, de fugues, d’amours ratées, d’hommes ruinés, de jeunesse dissipée, de nuits blanches passées à attendre la Belle au Bois Dormant, d’aventures qui s’étaient mal terminées. Chacun exprimait son regret ou sa satisfaction en évoquant ses souvenirs. Cependant, beaucoup d’entre eux mentaient ou exagéraient les faits en les peignant avec des couleurs singulières pour leur donner des fondements de vérité. Mais bien vite, ils étaient réduits à se taire quand leurs camarades leur demandaient des détails ou des précisions sur tel ou tel fait. Ils savaient qu’ils se vantaient, que jamais ils n’avaient vu les seins ou les fesses d’une femme que ceux et celles de leurs femmes. Tous pouffaient de rire en désignant du doigt les auteurs de telles menteries qui ne savaient même pas quoi dire pour se défendre. Certains baissaient la tête, confus, d’autres, plus zélés, soutenaient que ce qu’ils disaient était la vérité, que les autres ne voulaient pas les croire car ils étaient jaloux. Et les conversations allaient bon train sur le courage, les filles, la virilité des hommes. On les entendait de loin jurer par tous les saints que telle fille avait pour amant tel berger, que telle autre n’était plus fille, que tel homme découchait souvent pour aller retrouver telle femme, que la fille d’untel avait accouché d’un enfant hors des liens du mariage et qu’elle s’en était défaite en l’enterrant de nuit dans le vieux cimetière, les mettant au défi de leur montrer la petite tombe s’ils mettaient en doute sa bonne foi. Ils lui répondirent presque tous à la fois qu’ils le connaissaient trop pour le croire et qu’il n’en était pas à sa première menterie. L’un des paysans alla jusqu’à affirmer que l’homme dont il parlait n’avait pas de fille. Les paysans jacassaient, élevaient la voix pour se faire entendre dans le brouhaha général, parlaient tous à la fois. Cependant, quand Hadda l’Homme était avec les paysans, sans toutefois jamais en seule à seul, le plus souvent dans le café de la petite commune d’Ilma, ces hommes, d’ordinaire si bavards, si grossiers et si frustes, devinrent polis et courtois et parlaient avec respect et mesure en adoucissant la voix et baissant les yeux. Leurs conversations se réduisaient aux taches du jour ou de la semaine qu’ils lui confiaient ou qu’elle devait accomplir ou finir. Les consignes reçues, elle prit congé, enfourcha son ânesse et rentra chez elle pour se mettre aussitôt au travail. Elle ne laissait jamais les tâches du jour pour le lendemain. On la voyait à l’œuvre du lever au coucher du soleil.
Hadda l’Homme parlait peu, travaillait beaucoup. Elle ne se plaignait jamais ni du travail ni des fatigues qu’il engendrait, ni de sa condition. Le soir, elle rentrait chez elle, épuisée par une longue journée de travail, dans une petite cabane en terre battue. C’était là qu’elle habitait, un peu à l’écart des autres habitations. Mais personne n’y était jamais entré. Elle n’avait pas de famille, du moins dans les villages les plus proches de la petite commune d’Ilma. On disait qu’elle venait de loin, de très loin, qu’elle avait quitté sa famille qui l’avait reniée et chassée. Mais on ignorait pourquoi. Elle n’avait donc pas de passé. Les circonstances l’avaient jetée à Ilma où elle avait proposé aux paysans ses bras aux longs doigts fins. Comme elle était mince et un peu maigrichonne, les paysans l’avaient d’abord prise pour un jeune garçon en malnutrition. Mais Hadda se montra bonne à tout faire. Elle gardait le troupeau sur les petites collines, allait chercher l’eau à la source d’Ilma, labourait les champs, moissonnait le blé. Elle grandit parmi les paysans et devint l’une d’eux. Cependant, Hadda l’Homme n’avait aucun contact avec les femmes des paysans pour qui elle travaillait. Elle était si proche et pourtant si éloignée d’elles : les paysannes la voyaient souvent dans les champs à labourer, à moissonner ou à mettre en javelles les brassées de blé coupé, à la bergerie à garder les moutons, à l’écurie à servir le foin aux bêtes, à se démener comme une possédée , mais jamais à balayer ou à étendre le linge sur une corde devant sa petite maison, tâches purement féminines. Elle n’avait ni chien, ni chat, ni poule, ni lapin.
Ni les hommes ni les femmes n’osaient se risquer à s’approcher de sa baraque qui n’avait d’ailleurs pas de porte et dont un simple rideau séparait le dedans du dehors, l’intérieur de l’extérieur, la sécurité du crime et qu’il suffisait de relever pour se retrouver seul à seule avec Hadda. Cependant, une certaine appréhension les en éloignait. Pourtant, il était si facile d’entrer chez elle aussi bien quand elle était là que quand elle était dans les champs. Aux dires de certaines voix, pendant que Hadda la Femme dormait à poings fermés, exténuée, terrassée par une rude journée de travail, ce qui lui arrivait souvent, Hadda l’Homme assurait sa garde. Ainsi donc, les jeunes paysans qui prenaient un malin plaisir à aller retrouver les jeunes filles derrière les branches inextricables des jujubiers, dans les cactuseraies aux pointes acérées ou sur les rives ombragées et isolées des oueds dans l’espoir de cueillir sur leurs lèvres roses et vermeilles un sourire gracieux, une promesse de rendez vous, un mot d’amour, un baiser peut-être, une terreur sourde les éloignait de la maison de Hadda l’Homme. Le nom même de cette femme, associé à celui d’un homme, ne revenait pas dans leurs conversations pourtant si riches en noms de femmes ou de filles. Ainsi vivait Hadda l’Homme parmi les paysans de la petite commune d’Ilma jusqu’au jour où elle partit sans laisser de trace.
Les noms de Hadda l’Homme et de Takfa la Louchonne restèrent longtemps gravés dans la mémoire collective des paysans aussi bien pour le caractère singulier de ces deux femmes mais également pour leur symbolique. Ces noms étaient liés à des circonstances familiales peu heureuses. Les femmes qui portaient ces noms avaient une mission à accomplir dès leur naissance : elles auguraient une fin, une limite, un arrêt des naissances féminines. Leurs noms devaient marquer une rupture avec un présent féminin pour un avenir masculin. Elles-mêmes se considéraient-elles comme étant de trop dans une famille où le sexe féminin dominait en nombre. Takfa et Hadda étaient des noms prédestinés.
Zaid Tayeb. La Gueule de l’hiver.Roman . Edilivre. France

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