La mode vue par une adolescente, une collégienne brillante
Jilali Chabih, docteur et HDR à Paris, et docteur d’État à l’Université Cadi Ayyad, en droit, finance, fiscalité, administration et méthodes de recherche, et qui vient d’intégrer, en qualité d’avocat, le barreau d’Agadir, Guelmim et Laâyoune
On dédaigne le phénomène, on constate l’ampleur : c’est « L’empire de l’éphémère » (G. Lipovetsky, 1987), c’est le futile, le superficiel et le changement incessant. Mais en réalité c’est un véritable miroir de la société, puisque « L’esprit du temps », (E. Morin, 1962), d’aujourd’hui, peut annoncer celui de demain. Il peut même, dans de nombreux cas : de géants et de personnalités influentes, comme LVMH, NIKE, Chanel, Dior, St. Laurent, Lagerfeld, Ralph Lauren, et bien d’autres, révolutionner ses usages et son mode de vie.
La mode reflète, en tant que phénomène de communication et de médiation (M. Charbonneau, 2006), la société où elle se manifeste, elle la prolonge, voire elle la dépasse : style personnel ou collectif, symboles, couleurs et motifs, affirmation et autonomie, présentation et confiance en soi, mentalité, équilibre et proportion, qualité et allure, matières et textures, conformisation et impérialisation…C’est un langage formel, un langage codé, une forme culturelle et d’art, une industrie de la création, de commerce et de pouvoir d’achat, de technologie et du numérique, incontestables.
Assistant à une prestation d’éloquence, dans un établissement scolaire près de chez moi, voici comment une brillante collégienne, Lina, voit la mode : une réflexion profonde où se mêlent à merveille psychologie, sociologie et philosophie.
Qui somme nous sans le regard des autres ?
Même si la manière d’être, « La mise en scène de la vie quotidienne : la présentation de soi » (E. Goffman, 1973), un goût, un code, un symbole, une couleur, une matière, des valeurs, des désirs, des tensions, un rejet… individuels au départ, s’agrègent, s’agglomèrent, se coagulent, deviennent des goûts sociaux, des habitudes collectives, passagères, des usages temporaires, mais qui peuvent réapparaître et se prolonger autrement, sous d’autres aspects, d’autres visages, d’autres formes : c’est la mode !
La mode n’est pas seulement des vêtements, des couleurs, des tendances qui passent et s’effacent, c’est un langage silencieux qui nous permet de dire qui nous sommes sans un mot. Chaque choix de style est une décision, un message que l’on envoie au monde pourtant le regard des autres peut parfois peser plus que nos propres choix allant jusqu’à effacer la confiance, perdre toute créance, et nous empêcher d’oser être nous-mêmes. Combien de styles différents ont été critiqués, de choix audacieux moqués, simplement parce qu’ils ne correspondent pas au code d’une majorité. La mode n’est pas là pour diviser elle reflète nos envies, nos goûts, nos émotions parfois même nos craintes, et le véritable défi c’est de regarder sans juger, d’accepter sans comparer.
Lorsqu’une couleur devient tendance ou un jean envahit les rues, ou encore une coiffure devient un symbole, cela n’a rien de superficiel, il révèle notre for intérieur, ce que nous voulons exprimer de profond de nous-mêmes, mais aussi ce que nous attendons des autres. Le regard des autres, étant respectueux, permet aussi à chacun de s’extérioriser librement et sans peur, de créer sans crainte, de vivre sa liberté avec confiance et dignité. Mais alors pourquoi cacher nos couleurs sous un uniforme est-ce vraiment en effaçant nos différences qu’on apprend à respecter ? La vérité peut sembler surprenante, mais oui, l’uniforme scolaire nous épargne de nombreuses situations désagréables : moqueries, critiques de choix vestimentaire, harcèlement, il préserve l’image de notre établissement en lui conférant une allure sérieuse et uniforme. Mais au-delà de cette protection, l’uniforme a-t-il vraiment une utilité ? La réponse est bien évidente : il instaure l’égalité entre les élèves et simplifie la vie quotidienne scolaire d’une manière très originale. Fini le temps où tu pouvais te décharger avec l’excuse : «Je ne savais pas quoi mettre ! ». Et pour cela même, nous remercions notre cher établissement et tous les établissements qui instaurent le port de la blouse.
La mode n’est pas une simple question de vêtements, c’est une expérience individuelle, personnelle. L’habillé a un sens : quand je décide de ma tenue, je ne me contente pas de choisir un tissu, d’endosser une matière, je sélectionne une sensation, je m’approprie une énergie, voire un état d’esprit que je souhaiterais partager avec le monde. Le vêtu, c’est une façon d’exister, un instinct inné presque pour s’affirmer dans un monde qui tend fréquemment à nous cataloguer. C’est précisément à ce moment-là que la mode acquiert de la puissance en nous offrant la possibilité de définir notre propre trajectoire, d’exprimer, sans parler, nos sentiments : « Voici qui je suis ! Ce que je suis !». Le scientifique, mathématicien et philosophe René Descartes, 17ème s. disait, exprimant sa démarche dans la vie : « Je pense donc je suis », moi, je dirais : « Je m’habille, (à ma façon), donc je suis ».
Au fil des décennies, la mode a évolué à la manière d’une silhouette en constante transformation. Il y a eu ce temps où l’on s’habillait avec rigueur, avec l’envie de représenter une société qui se redéfinit, se reconstruit : un style presque discipliné. Puis arrive une période plus rebelle où l’on déchire les jeans, porte du cuir, juste pour briser les codes. La génération suivante transforme la mode en terrain d’expérimentation : logos éclatants, fashion weeks, et des influences venant du monde entier, nouvelles collections : prêt-à-porter, produits de luxe et haute couture, font leur apparition. Puis arrivent ceux qui osent tout mélanger sans retenue : une touche de vintage, une pointe de futur, un soupçon d’oversize, une dose d’élégance minimaliste…une époque où la mode se construit à l’allure des écrans, des filtres, et des modes qui émergent en l’espace de quelques heures.
Derrière eux, une génération encore plus nouvelle, élevée parmi les écrans depuis sa première respiration, qui imprime à la mode audace, fluidité et insouciance, transformant chaque ensemble en une petite représentation personnelle. Au cœur de toutes ces époques, existent ces personnes dont une simple idée finit par devenir un mouvement collectif. Parmi elles, l’exemple de Madonna, et pour ne citer que celui-ci, reste le plus frappant : une femme qui, par un seul geste stylistique : son apparition sur scène avec son corset aux seins coniques, signé Jean-Paul Gautier, a redessiné les codes d’une génération entière, en dépit toutefois de violentes critiques, au début, venant de toutes parts (opinion, médias, voire le milieu de la mode lui-même) provoquant ainsi un tollé, un véritable choc culturel.
Cependant, la mode n’a jamais été ce conte de fées brillant, illuminé, où de belles filles mannequins, défilent sous les feux des projecteurs, produits par des noms célèbres comme Chanel, Dior, St. Laurent, Cartier, Lagerfeld, Armani…et portant uniquement des pièces de grand luxe, faisant rêver nombre d’adolescentes ou créant chez d’autres, frustrées, des troubles psychologiques ou d’anxiété. Derrières cette façade paradisiaque, se cache un univers complexe où d’autres artistes ont du mal à émerger, voire à exister s’ils n’essuient pas des revers cuisants. Ce malaise profond s’exprime parfois, pour certains (mannequins) dans leur mode de vie attristant, et pour d’autres (artistes) dans leurs œuvres laissant apparaître toute la profondeur de leurs combats intérieurs, le cas par exemple d’Alexander McQueen, et bien d’autres.
La mode, une manière de vivre, de sentir, individuelle ou collective, est, en effet, loin d’être un luxe superficiel, c’est un véritable phénomène social où se reflètent les rêves, les tensions, les transformations, voire les révoltes d’une société, d’une époque, bien que souvent d’autres grands évènements (crises, conflits, problèmes sociaux-économiques ou environnementaux) viennent généralement éclipser cet aspect de la société qui n’en demeure pas moins très révélateur d’une vaste superficie sociale où s’inventent les identités, se confrontent les générations, se réécrivent les règles de la société. En effet, derrière chaque création atypique, singulière, chaque style affirmé et confirmé, chaque audace ou originalité vestimentaire, il y a une volonté de réussir, de s’affirmer, une persévérance, une résilience, qui ne demandent qu’à exploser, à la moindre occasion, et qui méritent, en effet, d’être écoutés, entendues, reconnues et célébrées. Si la mode se démode (J. Cocteau), le style, lui, jamais (Chanel), il est intemporel. La vraie mode-style commence le jour où vous décidez d’être vous-même, et d’arrêter de comparer. Apprenons donc à nous respecter mutuellement afin de vivre dans un monde qui reconnaît davantage l’importance de la mode et de l’air du temps, surtout lorsque ceux-ci véhiculent des valeurs humaines aussi. Lina. Jilali Chabih, docteur et HDR à Paris, et docteur d’État à l’Université Cadi Ayyad, en droit, finance, fiscalité, administration et méthodes de recherche, et qui vient d’intégrer, en qualité d’avocat, le barreau d’Agadir, Guelmim et Laâyoune





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