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Du marmonner au comprendre 4

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tayeb zaid


Pour signifier qu’il existe une certaine complicité ou connivence entre le locuteur et l’allocutaire, nous disons dans la langue de chez-nous‘’ à toi de marmonner, à moi de comprendre’’4. Et la discussion allait son train dans le respect de la langue et ce qu’elle cache sous ses dessous. Ce qui est en partie vrai car les mots de la langue ne peuvent pas à eux seuls exprimer certains faits qui n’appartiennent pas à la langue comme code commun aux interlocuteurs, comme moyen d’expression en usage, mais à une situation de communication bien précise. De plus, certains faits sont tellement évidents qu’ils n’ont pas besoin d’être exprimés mais de simplement être suggérées par des silences comme les ellipses, ou des allusions intentionnellement voilée, ou des implicites ou sous-entendus. Ce manque, ce non dit, crée un état de complicité entre celui qui dit et celui à qui on dit, entre le locuteur et l’allocutaire, en d’autres termes, entre le dit et le dire, le verbal et le non verbal, quoique dans ce dernier cas de figure, le non verbal englobe également le gestuel, les jeux de physionomie . Si le dit est ce qui est formulé par la langue et avec les mots de la langue, son lexique et sa syntaxe, le dire, lui, est ce que la langue simule de dire sans dire, ce qui est compris, ce que nos anciens maîtres d’école appelaient ‘’lecture entre les lignes’’. Or, entre les lignes, il n’y a que des espaces, des blancs qui séparent de manière verticale les lignes horizontales d’un discours écrit. Dans le cas du maître d ‘école d’autrefois, qui voyait juste mais les sciences du langage n’étaient pas encore développées comme le sont actuellement, il savait qu’il y avait quelque chose qui se tramait dans le dos de la langue, un autre discours auquel elle ne participait pas avec son code, son matériau. Dans les communications orales, il y a les silences, les regards, les insinuations visuelles, les toussotements sonores, les tics, les redites ou reprises, les changements de ton, les clins d’œil, à l’écrit, il y l’ellipse, la métaphore, la comparaison, l’anacoluthe, Les figures de pensée comme l’antiphrase, le présupposé et d’autres tournures du genre ‘’ tourner autour du pot’’.
J’aurais sans doute besoin d’exemples empruntés à la vie ou à des auteurs pour illustrer mon propos. La Boîte à Merveilles d’Ahmed Séfrioui nous offre quelques exemples pour mieux éclairer les lecteurs.
-L’ellipse : pour des besoins d’économie et d’évidence, l’auteur passe sous silence certains faits :‘’Il rentre le cœur gros et les yeux rougis’’1 pour ‘’Il rentre le cœur gros( de chagrin) et les yeux rougis (de larmes).
– L’antiphrase est une figure de pensée qui consiste à dire le contraire de ce qu’on pense :‘’Elle chantait leurs multiples mérites, une telle est modeste et jolie, telle autre, propre, économe et bonne cuisinière…..Mais elle baissa la voix pour chuchoter à ma mère au creux de l’oreille sa véritable pensée…’’2 : Dans cet énoncé, il y a deux discours : celui qui va de ‘’Elle chantait’’ Jusqu’à ‘’cuisinière’’, est dit à haute voix, de manière à être entendue par les oreilles indiscrètes des autres femmes qui devaient sans aucun doute épier la conversation. L’autre, celui qui commence par ‘’Mais’’ et se termine par ‘’pensée’’ est chuchotée pour exprimer à voix basse le contraire de ce qui été dit à haute voix.
– La métaphore :‘’Un rayon de soleil anima les mosaïques décolorées’’3. Qui est donc ce rayon de soleil venu éclairer les mosaïques décolorées de dar Chouafa ? Rien ne l’indique dans cet énoncé en dehors du contexte dans lequel il se trouve greffé. Il s’agit de l’arrivée de Lalla Zoubida tant attendue par son fils. Aucun élément qui constitue l’anaphore n’indique qu’il s’agit de la mère que le narrateur, en l’occurrence le fils, assimilée au soleil.
On peut indéfiniment multiplier les exemples et les citations d’auteurs, il n’en demeure pas moins que la langue, à elle seule, ne peut pas tout dire, que ce soit à cause des insuffisances dont elle pourrait souffrir ou à cause des intentions des usagers de cette langue.

1-La Boîte à Merveilles, page 3, Librairie des écoles. Casablanca :
2- idem, page 59
3-idem page 80

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