Home»Débats»-Extrait de mon livre ‘’ La Gueule de l’Hiver’’ publié chez Edilivre (France)

-Extrait de mon livre ‘’ La Gueule de l’Hiver’’ publié chez Edilivre (France)

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Zaid tayeb
Une fois la tente montée dans la localité d’Ilma, non loin de la source où les paysans venaient se ravitailler en eau potable, un soldat galonné fit venir le caïd et sa suite sous sa tente dressée à l’instant par ses subordonnés. Il était assis sur un tabouret de bois derrière une petite table carrée couverte d’une nappe aux couleurs de la tente et sur laquelle trônait un encrier dans lequel était trempée une plume. Il leur parla dans une langue qu’ils ne connaissaient pas, mais qu’un interprète à la peau basanée, un Algérien sans doute, habillé comme ses maîtres, arrogant et servile comme tous les hommes bas et vils, traduisit dans leur langue ce que le Français disait dans la sienne. Le caïd, debout, les mains sous les pans de son burnous rabattu sur son ventre ballonné, la tête légèrement inclinée et surmontée d’un turban à plusieurs niveaux, souriait au regard grave et écrasant de l’homme en uniforme. Il s’était établi entre le soldat et le caïd une certaine connivence et un certain compromis qui semblaient avoir été conclus de longue date en un lieu convenu et par des hommes convenus et qu’il fallait suivre comme cela avait été convenu. Pendant que le premier parlait dans sa langue, le second approuvait de la tête qu’il remuait de haut en bas avant même que l’interprète ait ouvert la bouche. Le caïd semblait avoir bien assimilé ou avoir déjà pris connaissance de ce que disait le Français. Il n’avait nullement besoin d’interprète qui demeurait debout, légèrement derrière son maître. Les soldats étrangers étaient les bienvenus dans sa localité ! Leur sécurité relevait de ses compétences ! Il était, lui, les dignitaires, les notables et tous les paysans de sa localité à son service et sous ses ordres ! Le soldat galonné martelait les mots forts tout en regardant dans les yeux le caïd qui approuvait de la tête. A ce moment précis, un soldat de garde entra sous la tente et remit à son chef un fusil. C’était celui de l’homme armé qui assurait la sécurité du caïd. Le chef militaire, qu’une colère étranglait et qui se remarquait à sa voix, montra le fusil au caïd qui sentait ses jambes se dérober sous lui, puis le rangea derrière lui, le canon vers le ciel. Il lui parla longuement en le désignant de l’index de sa main droite tout en lui montrant de l’autre l’arme saisie. Le caïd, qui gardait la tête basse, comprit que le Français le réprimandait. Il resta silencieux, la gorge sèche et les jambes molles. Il ne prononça pas un seul mot. La voix du Français montait, tonitruante, explosive. Les soldats s’étaient attroupés autour du caïd, formant comme un croissant de lune autour de lui. Il sortit alors ses deux mains enfouies sous le pan de son burnous et les laissa choir le long du cops, tremblantes, moites, molles, mortes. Il crut un instant qu’il allait être empoigné comme un vulgaire brigand, ligoté et fusillé sur la place publique. Il avait l’habitude de ces choses-là, pour les avoir lui-même pratiquées sur des sujets qui s’étaient montrés moins coopératifs. Ses jambes ne le supportaient plus. Il manqua de tomber, sans connaissance, raide, mort. Le Français le toisa un moment de la tête aux pieds, puis, d’un geste de la main, demanda à ses soldats de s’en éloigner. La vie revint à ce corps qui fut sur le point de s’écrouler, tout d’une pièce.

Après cette séance qui avait permis au chef militaire français de mettre les choses au clair avec le chef autochtone, par le moyen d’une langue que celui-ci ne comprenait pas mais dont il avait saisi le contenu et la portée, le soldat se leva, suivi de ses gardes, du caïd et des quelques dignitaires qui l’accompagnaient. Les soldats se mirent alors en rang, face à la tente. Au signal de leur chef, les tambours se mirent à battre et les trompettes à résonner dans le ciel habituellement paisible et serein de cette petite commune confinée au bas des hautes montagnes qui l’entouraient. Les soldats se campèrent, bien droits, bien raides, les pieds joints, les mains le long du corps, le regard figé sur le drapeau à trois couleurs qu’un autre soldat hissait lentement sur l’un des mâts de la tente, transformé en porte drapeau. Le caïd, le ventre en avant, la tête relevée, les mains derrière le dos, regardait monter et flotter le drapeau français sur la petite localité d’Ilma sur laquelle il avait jusque-là droit de vie et de mort. Les paysans, dans leur simplicité, suivaient des yeux ce cérémonial avec beaucoup de curiosité. Ils n’ont jamais vu pareil spectacle chez les soldats de Bouhmara qui se cantonnaient dans leur campement qu’ils ne quittaient jamais le jour. Ils ne se manifestaient que la nuit pour aller piller les villages voisins. Ils n’avaient jamais vu une quelconque étoffe de quelque couleur qu’elle fût flotter sur le bureau du caïd. Une fois le drapeau hissé, la trompette et le tambour cessèrent. Le chef rentra sous sa tente avec quelques-uns de ses hommes, laissant le caïd et les dignitaires devant le drapeau qui flottait en face d’eux. Ils restèrent longtemps devant la tente à attendre des ordres ou des consignes, mais il n’en fut rien. Le caïd fit quelques pas vers la tente. Mais au moment où il se baissait pour y entrer, l’un des gardes l’en empêcha avec la crosse de son fusil. Suivi par l’ensemble des dignitaires qui constituaient sa suite, il se résolut à quitter le lieu, frustré, frappé au cœur d’être traité comme un vassal, certain que désormais les choses ne seraient jamais plus comme avant.

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