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Enumération ? Gradation ? Ou bien ni l’une ni l’autre ?

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tayeb zaid

En consultant les examens régionaux de français de 2017, je suis tombé, au sens propre et figuré, sur une question de langue que j’ai trouvée un peu étrangère aux convenances du français. Cette question figure dans l’examen régional de l’académie de Rabat-Salé-Kenitra, année 2017. Elle est posée : Dans la phrase « et je suis tombé sur ma chaise, sombre, désert, désespéré ’’, dites quelle figure de style est employée et quel effet elle produit ? »

Le corrigé propose deux réponses : ‘’énumération ; gradation’’ que je trouve déplacées et mal à propos.

Est-ce une énumération ?

Toute suite de termes dans un énoncé est dite énumération. Au sens générique, l’énumération regroupe en son sein un certain nombre d’autres énumérations comme la gradation, la syndèse, l’asyndète et l’énumération au sens spécifique. Cette dernière n’est pas une figure de style car elle est l’une des constituants de la norme, de la convention.

1-L’énumération au sens spécifique se définit comme une suite de termes fermée et non organisée. Fermée parce que le dernier terme s’adjoint à la liste par la conjonction de coordination ET. Non organisée dans la mesure où les termes qui la constituent ne se suivent pas selon un ordre de grandeur ou d’intensité et partant de cela, ils ne peuvent permuter entre eux sans nuire au sens général: « cependant nos têtes se touchaient(1), nos cheveux se mêlaient(2), nos haleines peu à peu se rapprochèrent(3) ET nos bouches tout à coup(4) » Le Dernier Jour d’un Condamné. Chap.23

Si notre définition de l’énumération est correcte, et elle ne peut pas ne pas l’être, la succession des termes « sombre, désert, désespéré » n’est pas une énumération car elle ne remplit pas les critères de ‘’ fermée’’ et ‘’non organisée’’

Est-ce une gradation ?

2-La gradation est une figure de style, et comme telle, elle constitue un écart par rapport à la norme, un fait de style. Elle se définit comme une suite de termes organisés selon un ordre de grandeur ou d’intensité.

-« J’ai tremblé comme si j’eusse pensé à autre chose depuis six heures, depuis six semaines, depuis six mois’’ Chapitre XLVIII

-‘’Joffris ma journée pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point.’’Chap XXIII

« Six heures, six semaines, six mois » et « quinze sous, dix sous et cinq sous » sont des unités de grandeur mesurables, quantifiables.

Que dire alors de « sombre, désert, désespéré » ? Peut-on considérer que le dernier terme de la liste est d’intensité plus forte que le second et que celui-ci est d’intensité plus forte que le premier ? Ces adjectifs qui traduisent des sentiments, des émotions, se suivent-ils selon un ordre d’intensité ? S’il en est ainsi, quelle est le paramètre qui me permet de dire que les trois adjectifs se suivent selon un ordre d’intensité dans la mesure où ils ne sont ni mesurables ni quantifiables ? A moins qu’on fasse appel à la sémantique pour décomposer les trois mots en sèmes. Encore faut-il que cela soit faisable.

Je crois que les mots « sombre, désert, désespéré » ainsi agencés, ne peuvent être pris ni comme une énumération au sens normatif, ni comme une gradation, mais les envisager sous une autre perspective, celle de la poéticité et en particulier de la rythmique.

1-Les trois termes de cette soi-disant gradation ou énumération s’ordonnent selon un ordre de grandeur ascendant qui est d’une, de deux et de quatre syllabes. (//sɔmbr// de/zɛ r//de/zɛs/pe/re//).

2-Il est évident que Victor Hugo, spécialement dans ‘’ le Dernier Jour d’un Condamné ‘’ fait un usage très marqué du rythme. Dans cette seule phrase, il combine entre les différents rythmes :’’Et la charrette allait, allait ( rythme binaire), et les boutiques passaient, et les enseignes se succédaient, écrites, peintes, dorées( rythme ternaire), et la populace riait, et trépignait dans la boue ( rythme binaire), et je me laissais aller (rythme quinaire) chap XLVIII…

3-le jeu des allitérations en S et Z (Sombre, déZert, déZeSpéré), puis en R (sombRe, déseRt,désepéRé).

4-Le jeu des assonances en E ( sombre, dEsErt, dEsEspErE)

Je crois, pour mettre les choses au clair, qu’il aurait mieux valu que l’équipe pédagogique ait fait preuve de plus de clairvoyance avant de poser cette question et de lui proposer ces deux réponses. Il convient de rappeler que les réponses aux questions doivent être sans équivoque.

 
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