Le haiku ou la dégénérescence de la poésie


    


En parcourant l’espace bleu à la recherche de faits culturels et artistiques dignes d’être consommés, je rencontre de temps à autre quelques haikus , d’ici et d’ailleurs, suivis de commentaires empreints des éloges les plus raffinées  et rendues avec les civilités les plus affables. Une complicité manifeste et déclarée s’établit entre le haikiste et ses lecteurs- j’avoue que je suis très tenté par l’emploi de haikard, mais le respect des personnes et des convenances l’emporte sur le devoir de peindre avec les mots qui conviennent. De temps en temps, comme je l’ai dit auparavant, je vois comme trois gouttes lentement dégouliner d’une gouttière, mais restées suspendues comme figées par l’action d’un froid extrême, immédiatement suivies d’acclamations et de  manifestations d’allégresse et de ravissement d’un public frappé par l’ahurissement et le délire. Et toutes les fois que j’ouvre ma page bleue, mes yeux ne peuvent s’empêcher de voir trois mots se suivre verticalement et quelques commentaires, tous à caractère appréciatif, aussi bien à l’égard du producteur que du produit. S’il est vrai que nous avons du respect et de la considération pour le premier, il est aussi vrai que nous ne pouvons les avoir pour le second. C’est pour cette raison et pour elle seule que je me refuse d’employer haikard pour haikiste.

Si nous avons à parler de poésie, que ce soit celle dite dans notre langue, ou celle dite dans les langues que nous avons apprises, nous ne pouvons accepter de considérer trois mots agencés sur le plan vertical sur une page demeurée  presque entièrement blanche comme de la poésie. Si ces trois mots ainsi arrangés dans une autre culture véhiculée par une langue verticalement transcrite,  qui est loin de coïncider avec la nôtre sont considérés comme de la poésie, dans notre culture, à l’opposé, le vers se développe amplement sur la ligne horizontale offrant une lecture aussi bien sur l’axe des syntagmes que sur celui des paradigmes. Le lecteur du texte poétique arabe aura donc sous les yeux une forme vivante dont la lecture exige de l’œil un mouvement de droite à gauche et de haut en bas. L’application de la langue arabe au haiku ressemblerait à un jeu de yoyo entre les mains d’un enfant ; il serait donc une activité plus ludique que culturelle.

De même que le haikiste ne peut faire croire aux lecteurs que soient appelés poème trois mots arrangés à la verticale, de même que le météorologue ne peut annoncer aux paysans une averse avec trois gouttes d’eau tombées sur une jachère.  Ce n’est pas avec trois gouttes de pluie que le paysan peut prétendre à une année agricole pluvieuse et prometteuse, ce n’est pas non plus  avec trois mots de la langue que le haikiste s’évertue à les faire accepter à ses lecteurs comme un poème. La dérision et la vanité sont les attributs par lesquels peuvent être considérés le haikiste et le météorologue qui voient grand ce qui est à peine perceptible à l’œil et à l’esprit.

Le critique et l’analyste, s’ils aspirent à l’exploration des haikus, dans le but d’y découvrir les rudiments de l’art poétique si nécessaires à l’esthétique qui n’est rien d’autre qu’ une robe de gala que seules les princesses au goût raffiné savent si bien porter,  ils n’y trouvent que friche, aridité et désolation. En effet, comment le critique peut-il évaluer un poème si le poème lui-même est composé tout au plus de trois mots disposés verticalement sur trois lignes également verticales, et qui demeurent comme gauchement pendus à un fil invisible ?

Le haiku est le prélude au déclin de la poésie libre ou codée et les haikistes arabes de chez nous et d’ailleurs qui ont choisi de pratiquer le haiku contribuent à faire péricliter la poésie. En effet, la poésie arabe qui n’est que sublimité, élévation et grandeur, se voit réduite à être enfermée dans un cadre qui est beaucoup plus étroit pour cette grandeur, cette élévation et cette sublimité. L’enferment de la langue arabe comme forme d’expression concrète, et la pensée arabe comme substance abstraite, sont beaucoup plus grandes pour être contenues dans une forme aussi lapidaire et aussi expéditive que trois mots verticalement agencés.

Les nombreux haikus que je vois défiler sur l’espace bleu, réalisés par des personnes pour qui j’ai beaucoup de respect, applaudis sans réserve par les commentateurs, comme je l’ai dit ici,  mettent en lumière l’état d’abaissement de la poésie arabe, réduite à être internée dans trois mots agencés verticalement.

tayeb zaid


 

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